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7 septembre 2017 / michelschweizer

Elle marchait dans le parc

Elle marchait dans le parc. Sans doute un peu plus de septante ans. Pas trop courbée, assez alerte, grise de cheveux et de vêtements. On pourrait écrire qu’elle avait connu des jours meilleurs mais ce n’était pas vraiment le cas. Sa vie avait été faite de travail d’abord à la maison, chez ses parents puis à l’usine puis chez elle, à vrai dire, chez son mari.

Ce n’avait pas été un mauvais mari. Il avait toujours été travailler, sans trop grogner, le matin. Il avait toujours ramené la paie à la maison, en tous les cas à l’époque où la paie venait à la maison; par la suite, la paie avait été versée sur un compte à la banque. Elle, elle n’avait alors pas le droit d’avoir un compte sans le consentement écrit de son mari. Il n’avait pas été un mauvais père. Il s’était occupé de enfants; une fille et un garçon. Ils avaient eu une enfance heureuse, sans trop de problème peut-être parce que sans trop de moyens. Pas de quoi faire des bêtises. Avoir peu, ça limite, sur le plan matériel mais aussi dans la tête.

Le samedi matin, au début, c’était travail et c’était école. Ensuite, il a eu congé le matin du samedi. Les enfants ont eu congé le samedi matin bien plus tard. Il disait: « Elle retarde l’école, moi j’ai congé et les enfants doivent y aller samedi matin. » Elle acquiesçait à ce qu’il disait. C’était plus simple. D’ailleurs, elle acquiesçait de bonne volonté car il savait mieux. Lui avait fait un apprentissage, elle pas. C’est lui qui ramenait l’argent, c’est donc lui qui avait le dernier mot.

Leur fille avait toujours était sérieuse. A l’école, jamais un problème. Elle avait toujours été dans la moyenne. Le prototype de l’élève qu’on ne voit pas. Elle aurait voulu faire des études mais ça n’avait pas été possible. Elle avait choisi les PTT. On lui avait dit que c’était une bonne place. Elle ne n’étais pas mariée. On lui avait bien connu quelques chéris mais ça n’avait pas été plus loin.

Le fils, c’était un peu autre chose. Bien intelligent, ce gamin. Très éveillé. Aujourd’hui, avec les mots qu’on met en bouche des parents, on dirait hyperactif. A l’époque, on disait agité. Ça s’était calmé. Il s’était pris de passion pour les mathématiques et les sciences. Il était doué mais ne s’en contentait pas comme trop de ses copains. De plus, il étudiait de lui-même. Il avait pu aller au gymnase et puis après à l’EPFL. Les parents étaient fiers. Ils étaient aussi fiers de leur fille.

Un jour, son mari était rentré du travail pour manger à midi. Il appréciait ça. C’était un de ses petits plaisirs – on n’avait pas de grands plaisirs dans cette famille – de pouvoir manger chez lui puis de s’asseoir un moment au salon. Un jour donc, il était rentré et, après avoir mangé, il s’était assis dans son fauteuil. Il n’a plus parlé, il n’a plus bougé: il était mort.

Elle a réappris à être seule. La fille travaillait et habitait (dans cet ordre) dans une autre ville. Le fils était en Allemagne. Ça lui faisait drôle d’être à nouveau seule. Elle était triste.  Des habitudes solidement établies n’étaient plus.

Manger toute seule. A quoi bon préparer à manger quand on seul? Etre assise seule au salon. Regarder la télé le soir, toute seule. Aller se coucher toute seule sans s’entendre dire bonne nuit et sans recevoir et donner un baiser sur la joue.

On lui disait de sortir, de voir du monde, de se divertir, de se cultiver. Sa culture, c’était la cuisine et ses enfants. Son divertissement, c’était la télévision. Elle avait été, dans sa jeunesse, une ou deux fois au théâtre. Elle avait encore moins aimé que compris ces gens s’agitant sur scène. Son divertissement, c’était ses plantes et son tricot. Voir du monde, c’était voir son monde qui de trois personnes s’était subitement rétrécit d’une personne qui ne serait plus jamais là. Les deux autres, il ne fallait pas trop compter dessus. Ils avaient leur vie et c’était bien. On lui disait de sortir. Ça, elle savait faire et elle l’avait beaucoup fait. Descendre à la buanderie, aller au magasin du coin, le vendredi monter au marché et tous les jours de la semaine amener les enfants à l’école, les chercher. Oui, sortir, c’était une bonne idée. C’était une idée qu’elle pouvait continuer de mettre en pratique.

Elle sortit donc. Sans autre but que de sortir. Elle aima et y prit goût. Elle marchait bien, pas trop vite mais d’un bon pas tout de même. Elle croisait beaucoup de gens. La plupart ne la voyait pas. Parfois, on tournait la tête. Il lui arrivait qu’on lui dise bonjour; elle ne manquait pas alors de retourner le salut.

Elle marcha beaucoup au début de ses années de veuvage. Elle alla plus loin, prit le bus pour deux ou trois arrêts, osa une ligne inconnue. Elle eut du plaisir. Celui d’être libre de ses pas, sans un tuteur pour la guider mais aussi pour la retenir. Elle découvrit le plaisir de profiter de son temps: plus d’horaire à tenir, plus d’enfants à préparer le matin, plus de lessive à faire avant de rendre la clé à la concierge, plus de repas à préparer à heure fixe.

Physiquement, elle s’affina et se muscla. Au début, elle rentrait fatiguée de courtes promenades. Ensuite, elle put aller plus loin et en revenir sans être à plat. Elle chercha même la fatigue. Elle marcha plus vite, plus loin et choisissant ses chemins pour qu’ils soient pentus ou mal revêtus.

L’autre jour, nous nous sommes croisés. Elle marchait. Je marchais. Je l’ai vue venir de loin, cette dame. Arrivés l’un en face de l’autre, à la distance qui permet de se parler, je la saluai, elle me salua.

Je continuais ma marche. J’avais encore le temps. Ma fille allait terminer son cours de musique dans quelques minutes. Je marchais encore. Je pensais à ce texte que je souhaitais écrire. Un peu de fiction pour changer de l’habituel, du technique.

 

 

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